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Revue de presse: le Monde : Lille et le patrimoine industriel

Le patrimoine industriel de la métropole revit, transformé. Non sans laissés pour compte

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Est-ce la faute de la brique ou celle des préjugés ? Ce matériau a façonné la réputation industrieuse de Lille. Il a servi à bâtir ces nefs où les ouvriers étaient enchaînés aux métiers à tisser. Il a été utilisé pour construire ces petites maisons de petites gens, alignées à touche-touche sur le trottoir, sans autre beauté que leur égalitarisme et leurs portes toujours ouvertes, avec un café au chaud pour le visiteur. Son rouge dit la météo avant même de regarder le ciel, explosant en carmin ou vermillon les jours de soleil ou absorbant la chiche lumière les matins de grisaille.

La brique demeure mais les préjugés ont vécu. Elle est un trompe-l'œil comme ses bâches peintes que l'on étend sur les immeubles en travaux. Dans les usines désaffectées, dans les immeubles de rapport, dans les courées aux jardins riquiqui, un nouveau Lille se développe à vitesse grand V, bien loin des poncifs. Et derrière les façades décapées à neuf et rejointoyées de frais, est en train de renaître une des villes les plus dynamiques de France.

Parmi cent exemples, il suffit de visiter EuraTechnologies, un pôle d'excellence consacré au 2.0. La pépinière de start-up est installée dans l'ancienne filature Le Blan-Lafont, érigée en 1900 et définitivement fermée dans les années 1990, au bout d'un lent étiolement. La friche a été revalorisée. Des jeunes gens décontractés pianotent sur leurs ordinateurs là où, il y a trente ans, filait la navette. Ils sont un millier, soit à peu près le nombre d'employés qui trimaient ici à l'apogée du textile. Seul point commun avec les anciens occupants, ces geeks viennent aussi travailler à vélo.

Cédric Michel, 39 ans, est un des artisans du renouveau. L'architecte est le coresponsable de l'Atelier 9.81 (la valeur de l'accélération de la pesanteur à la surface de la terre, en mètres par seconde carrée). Depuis dix ans, il fait avec la pesanteur du passé, réinvestit les sites à l'abandon, se réapproprie le shed, cette toiture en dents de scie, éclairée au nord, typique des usines. Il réinvente surtout un avenir à la brique. " C'est un matériau culturellement important. C'est ce qui fait l'identité de la métropole ", explique ce Nantais qui a ouvert son cabinet en 2004.

Rendez-vous a été pris dans la Maison de l'habitat durable, dessinée par 9.81, qui a ouvert en octobre 2013. Derrière la mairie du quartier populaire de Wazemmes, l'ancienne filature est restée pendant des années inoccupée, ses seuls habitants lui gagnant un surnom : " la halle aux pigeons ". Aujourd'hui, les particuliers viennent y chercher des conseils écolo pour rénover leurs intérieurs. Malgré la crise immobilière, " il se passe ici plus de choses qu'ailleurs ", assure Cédric Michel. La ville reste un paradis pour les grues qui dominent partout le paysage. Les architectes disposent encore d'incroyables terrains de jeux dans la métropole, des 50 000 m2 de l'usine Stein à Lys-lez-Lannoy aux 22 hectares de l'ancienne gare Saint-Sauveur. Des montagnes de briques à faire revivre.

Il fut un temps où Lille crut qu'il fallait faire table rase de son passé de fil et de sueur, et donc éradiquer la terre cuite pour s'ancrer dans la modernité. Ce fut le temps des bulldozers, du quartier d'affaires Euralille, dont on confia les plans à de grands architectes parisiens comme Jean Nouvel. Il fallait du verre pour qu'on voit la mue. Le reniement était encore plus évident chez la voisine, Roubaix, qui prétendait araser sa mémoire industrielle, devenue plaie honteuse.

" La ville brûlait ses vaisseaux ", résume l'urbaniste Thibaut Brodin, 48 ans. Il se souvient quand il a débarqué en 1993. Les dernières usines fermaient, 30 000 m2 de commerce avaient disparu en moins de dix ans, un logement sur deux était inoccupé en centre-ville. Les projets de béton ou de verre des années 1980 étouffaient l'âme de la ville, comme le centre commercial Roubaix 2000, qui ferma avant même de voir ce millénaire.

La renaissance est née en partie de la conservation de l'existant, sous forme d'une zone de protection du patrimoine. Thibaut Brodin raconte le lent travail de réappropriation des lieux. Si l'on a beaucoup parlé des lofts que se sont taillés à Roubaix les bobos lillois – en fait 500 à peine –, on a moins évoqué les 45 000 emplois créés dans les anciennes usines, essentiellement dans le tertiaire et même les nouvelles technologies. Le fleuron reste Ankama, une société de jeux vidéo qui emploie 500 personnes. Les anciennes usines abritent aussi des universités ou des musées. L'ancien Lille-Roubaix-Tourcoing devenu Lille métropole, forte de 85 communes et 1,3 million d'habitants, se transforme ainsi jusque dans ses marges. Les quartiers de Lille-Sud, en déshérence, sortent de leur léthargie.

(...)   Si l'environnement s'améliore, reste que Naïma Benidar a perdu son emploi, il y a un an. Et c'est là le grand souci de l'actuelle mutation. La marche forcée vers l'économie du troisième millénaire laisse du monde sur le bord du chemin, notamment la population active issue de l'ère industrielle. Celle-là s'enfonce un peu plus chaque jour dans la misère. A Lille même, un habitant sur deux n'est pas assujetti à l'impôt. A Roubaix, un sur huit est au RSA et la ville reste celle où le revenu moyen est le plus faible de France. A Tourcoing, Elisabeth Marrant, une retraitée de 65 ans, se souvient de la ville de sa jeunesse, où " tout le monde travaillait ", chichement mais dignement. Puis elle a vu cette société se déliter avec le fléau du chômage. A l'entendre, la modernisation également en cours à Tourcoing, la course aux emplois de haut vol, ne règlent pas les problèmes sociaux.

 (...° " Les inégalités et la pauvreté progressent ", constate Vincent Boutry, directeur de l'Université populaire et citoyenne. Ce Roubaisien dénonce une vision de l'agglomération qui néglige les gens qui y habitent, s'insurge contre " des trucs pensés par des bureaux d'étude ". " On croit qu'apporter de la richesse va résorber la pauvreté, c'est faux. " Et de résumer d'un chiffre le sentiment d'abandon d'une partie de la population. A Lille, aux dernières élections municipales, l'abstention atteignait 55 %.

Benoît Hopquin

© Le Monde