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Revue de presse : Péchiney

Pechiney, le géant aux pieds d'"alu"

LE MONDE | 18.10.2013 : auteur : Hubert Bonin (professeur d'histoire économique à Sciences Po Bordeaux et à l'UMR GRETHA – université Montesquieu-Bordeaux-IV)

La crise que traverse l'usine d'aluminium du groupe anglo-australien Rio Tinto Alcan (RTA) à Saint-Jean-de-Maurienne (Savoie) symbolise la fin d'une ère - même si un accord de reprise a été signé en juillet entre RTA et un consortium franco-allemand composé de Trimet et d'EDF. Les uns après les autres, les derniers gros établissements industriels alpestres disparaissent.

Mais que diable allaient faire de telles usines dans le tréfonds des vallées montagnardes ? C'est la "fée électricité" qui a séduit les investisseurs pour déployer dans les Alpes et les Pyrénées ce qu'on a surnommé les "électro-industries", les branches de la deuxième révolution industrielle qui nécessitaient beaucoup de courant électrique pour transformer des matières premières en matériaux utilisables dans la chimie (électrochimie) et la métallurgie (électrométallurgie). La révolution de la houille blanche au XIXe siècle draine capitaux et brevets et crée des vallées industrielles au pied des alpages. (...)

heroult-1863-1914-timbreTimbre poste : Paul Héroult (1863-1914)  

Des escaliers de barrages et des centrales hydroélectriques livrent l'énergie bon marché, ce qui permet de concurrencer la sidérurgie et la carbochimie des "pays noirs", reposant sur le charbon. Comme dans les autres pays riches en hydroélectricité de montagne, les industriels français ont saisi l'occasion de multiplier les usines transformant l'alumine en aluminium. Ce métal est de plus en plus utilisé dans l'électroménager et l'emballage souple, ou dans les branches de l'automobile, de l'aéronautique...

Le chimiste Paul Héroult (1863-1914) convainc des investisseurs parisiens, lyonnais et suisses de l'intérêt de faire émerger la technique de l'électrolyse dans les Alpes. En 1887 naît la Société électrométallurgique de Froges, dans l'Isère. En 1921, elle s'associe à la Compagnie des produits chimiques d'Alais et de la Camargue qui, elle, fabrique de l'aluminium avec des procédés chimiques. La nouvelle société, la Compagnie de produits chimiques d'Alès, Froges et Camargue, sera surnommée Pechiney, du nom du patron entre 1877 et 1906, Alfred Rangot Pechiney, qui en reste cependant administrateur jusqu'en 1910.

PÉPITE DE NOTRE INDUSTRIE

maurienne

Pechiney récupère des usines installées plus au nord, en Savoie et en Haute-Savoie, dans la vallée de la Maurienne : celles de Paul Héroult, à La Praz, créée en 1892, et à La Saussaz (1903), ainsi que celle de Saint-Michel-de-Maurienne, lancée en 1890. S'y ajoute celle de L'Argentière (1910), sur la Durance, plus au sud.

Sur l'Arc, à Saint-Jean-de-Maurienne, démarre, en 1907, une énorme usine intégrée (électrolyse, fonderie, fabrication des anodes pour déclencher l'électrolyse). Les Alpes du Nord produisent alors entre 55 % et 63 % de l'aluminium français dans les années 1930-1950.

Les ingénieurs (et les financiers) s'enthousiasment pour ces nouvelles technologies, pour des cuves d'électrolyse de plus en plus puissantes (10 000 ampères à Saint-Jean, puis 180 000 dans les années 1970). La France joue dans la cour des grands des producteurs européens d'aluminium, avec des mines de bauxite en métropole puis aussi outre-mer, et de grosses usines d'alumine (matériau issu de la bauxite).

Une filière amont-aval se constitue, avec de la recherche & développement, des innovations, des ingénieurs. Un pôle électrotechnique se constitue à Grenoble, où se multiplient les échanges entre industriels, ingénieurs et chercheurs pour tirer le meilleur parti de la houille blanche, en une osmose qui explique la capacité de réactivité et d'innovation de cette industrie de l'aluminium. Pechiney possède ses propres centrales électriques - jusqu'à leur nationalisation par la création d'EDF en 1946.

Au fil des décennies, Pechiney (qui prend ce nom officiellement en 1950) s'est transformée en un conglomérat qui intègre la chimie générale après la création de Pechiney-Ugine-Kuhlmann, nationalisée en 1982. L'aluminium reste son flambeau, de l'amont à l'aval, dans l'emballage, les pièces mécaniques, les éléments pour l'automobile ou l'aéronautique. Reine de la technique de l'électrolyse, elle exporte des usines clés en main (URSS), glisse vers l'aval (pièces de construction, emballage, en France, ou aux Etats-Unis, avec Howmet et American National Can).

NOGUÈRES ET LANNEMEZAN DÉMANTELÉS

La montagne est pourtant menacée ! Si la France produit dans les 400 000 tonnes d'aluminium dans les années 1980-1990, le monde en livre 20 millions ! Les usines des Pyrénées ferment peu à peu, car le groupe a développé ses deux bases de Lannemezan (créées en 1938) et de Noguères (en 1960, utilisant le gaz de Lacq).

Dans les Alpes, les usines moyennes, bien que modernisées, disparaissent au profit de l'usine géante de Saint-Jean-de-Maurienne, dont la production augmente encore de 80 000 à 130 000 tonnes en 1986, tandis que les "naines" de La Praz (4 000 tonnes) et La Saussaz (12 000 tonnes) disparaissent en 1983-1984, avant celle de Venthon. Au fil des décennies, les ferro-alliages et l'électrochimie auront disparu, et les sites de Noguères et Lannemezan ont été démantelés.

L'électricité montagnarde n'est plus assez alléchante : Pechiney ouvre en 1991 une immense usine à Dunkerque, nourrie du courant de la centrale nucléaire voisine. Le paradoxe est que des usines d'aluminium tournent dans les pays du Golfe, grâce à un gaz quasiment gratuit.

Entre-temps, l'enracinement français de la firme s'est effrité : privatisée en 1995, elle se voit en 2000 interdire par l'Europe de fusionner avec Alusuisse et Alcan, de peur d'une position dominante. Or le groupe canadien Alcan récupère Alusuisse puis, en juillet 2003, acquiert Pechiney en Bourse.

LE MUSÉE ESPACE ALU

Aucun "patriotisme économique" ne bloque cette perte de contrôle de cette pépite de l'industrie française. L'usine savoyarde n'est plus qu'un pion ; la firme transnationale négocie avec EDF une baisse sérieuse du prix de son électricité dans le cadre d'un contrat à long terme.

Dans sa stratégie de recentrage et d'élagage, elle est prête à céder son établissement à un repreneur ; et elle cède une partie de son aval, réuni dans Constellium, un petit Pechiney alliant des investisseurs français (Fonds de stratégie industrielle) et des fonds d'investissement américains. Rio Tinto veut conserver son puissant laboratoire sur place (établi dès 1923, avec aujourd'hui 150 techniciens et chercheurs), mais, isolé de tout cycle productif, il pourrait être transféré ailleurs.

Peut-on sauver Saint-Jean-de-Maurienne ? Ou ne restera-t-il que le Musée Espace Alu, à Saint-Michel-de-Maurienne ? On pourrait dire : que pèsent les 600 emplois du site face à la vague de restructurations ; ne doit-on pas se contenter de la vitalité du tourisme et du sport alpestres ?

L'économie des services et des loisirs peine à faire oublier les cultures technique et ouvrière qui ont pendant longtemps structuré les valeurs du travail dans ce mini-système productif alpin et nourri un sentiment de fierté autour d'une culture d'entreprise forte.


Chronologie : La France en pointe

  • 1821 Pierre Berthier (1782-1861) analyse des échantillons de minerai prélevés aux Baux-de-Provence qui contiennent de l'alumine (oxyde d'aluminium), minerai plus tard appelé "bauxite".
  • 1854 Henri Sainte-Claire Deville (1818-1881) obtient de l'aluminium pur.
  • 1886 Paul Héroult (1863-1914) dépose un brevet pour la fabrication d'aluminium par électrolyse.
  • 1887 Création de l'usine de la chute de Froges (Isère) par la Société électrométallurgique de française de Froges (SEMF) de Paul Héroult, première usine de production d'aluminium électrolytique en France.
  • 1897 La Compagnie de produits chimiques d'Alais et de Camargue (CPAC) fait l'acquisition d'une usine d'aluminium près de Saint-Michel de Maurienne.
  • 1914-1918 La première Guerre mondiale favorise l'essor de l'aluminium dont la consommation mondiale passe de 65 000 tonnes en 1913 à 189 000 tonnes en 1918.
  • 1921 Fusion de la SEMF avec la CPAC pour constituer la Compagnie de produits chimiques et électrométallurgique Alès, Froges et Camargue (AFC), rebaptisée Péchiney en 1950.
  • 1975 Pour la première fois depuis 1945, la demande d'aluminium est inférieure à celle de l'année précédente.
  • 1988 Pechiney annonce la construction d'une usine qui produit 200 000 tonnes à Dunkerque et l'acquisition d'American Can, faisant du groupe le numéro un mondial de l'emballage.
  • 1991 Fermeture de la dernière mine de bauxite métallurgique en France.
  • 2007 L'entreprise d'aluminium Alcan, qui a racheté Pechiney en 2003, est absorbée par Rio Tinto.

A lire sur le sujet : Bibliographie

  • - Une multinationale française. Pechiney Ugine Kuhlmann, de Michel Beaud, Pierre Danjou et Jean David. Seuil, 1975.
  • - L'entreprise et la recherche : un siècle de recherche industrielle à Pechiney, de Muriel Le Roux. Éditions Rive droite, 1998.
  • - L'Aluminium français. L'invention d'un marché, 1911-1983, de Florence Hachez-Leroy. CNRS Éditions, 1999.
  • - Aluminium de Grèce, de Yvan Grinberg et Philippe Mioche. Presses universitaires de Grenoble, 1996.
  • - Les industries de la région grenobloise, de Henri Morsel et Jean-François Parent. Presses universitaires de Grenoble, 1991.
  • - La fée et la marmite. Electricité et électrométallurgie dans les Alpes du Nord, de Denis Varaschin. La Luiraz, 1996.